Intérêts et limites des
machines de musculation rachidienne pour reconditionner le lombalgique
chronique
Marc
Vanderthommen, Christophe Demoulin, Jean-Michel Crielaard
Département de
Médecine Physique et Kinésithérapie-Réadaptation, Université de Liège
Malgré le nombre
croissant de travaux scientifiques qui y sont consacrés, la lombalgie chronique
demeure, dans tous les pays industrialisés, un problème de santé publique
majeur. L’importance des coûts sociaux attribués aux lombalgies semble
largement imputable à la forme chronique de l’affection qui ne représente que
5-10 % des cas [2].
Dans le cadre de
la pathologie lombaire commune chronique, le recours systématique au repos avec
de longues périodes d’inactivité physique et en particulier professionnelle n’a
aucune justification thérapeutique.
L’inactivité
constitue probablement l’un des facteurs principaux du syndrome
de déconditionnement physique. Le lombalgique chronique s’enferme alors dans un
véritable cercle vicieux associant limitation des activités, accentuation des
sensations nociceptives, diminution des capacités physiques, désinsertion
socio-professionnelle et état dépressif. Le syndrome de déconditionnement
décrit chez le lombalgique chronique implique l’association des quatre critères
physiques suivants : la perte de flexibilité
rachidienne et lombo-pelvifémorale, la diminution de force et d’endurance
musculaire, la désadaptation cardio-respiratoire à l’effort et l’inhibition
neuromusculaire [9].
La réactivation
physique d’un patient qui a cessé toute activité, en partie à cause de sa
douleur, paraît efficace dans la plupart des études [14].
Il s’agit d’un véritable traitement actif, le but étant de reprendre
une activité contrôlée, de réaliser à nouveau des efforts et d’apprendre à
surmonter un seuil douloureux limitatif. A l’heure actuelle, le réentraînement
à l’effort fait partie intégrante de la prise en charge multidisciplinaire du
patient lombalgique chronique. Ce traitement comprend également une approche
cognitive, gestuelle (protection rachidienne), ergonomique et psychologique. Le
reconditionnement physique peut revêtir des formes variées et se compose
généralement d’exercices de mobilisation vertébrale, d’un
entraînement cardio-respiratoire et d’une musculation générale et rachidienne.
Dans ce cadre, des machines spécifiques de musculation ont été développées afin
de permettre à la fois une évaluation et un entraînement de la musculature
rachidienne.
1. EVALUATION
Depuis qu’il est
établi que le sujets lombalgiques présentent une musculature rachidienne
déficiente [3], de nombreuses études se sont portées sur l’évaluation
de la force et de l’endurance musculaire rachidienne au moyen de différents
tests. Ceux-ci diffèrent notamment par le mode de contraction (isométrique,
isotonique, isocinétique), la position du sujet (station debout, assise,
décubitus) et le matériel nécessaire à leur réalisation. Des tests plus
fonctionnels sont également présents dans la littérature afin de quantifier la capacité de levage de charge des patients.
Le test de
Sorensen apparaît comme le test de terrain le plus utilisé pour apprécier les
performances musculaires rachidiennes, mais l’absence de protocole standardisé
limite les études comparatives. De plus, la
contribution des muscles extenseurs de hanche lors de ce test et la capacité
des résultats de prédire l’occurrence de lombalgies futures nécessitent des
études plus approfondies [1].
Les machines
dynamométriques et isocinétiques autorisent une mesure précise et objective des
potentialités musculaires rachidiennes.
Cependant, la
mesure de la performance réellement maximale du sujet demeure compromise suite
à l’influence potentielle de la douleur ou d’une appréhension. Afin de
s’affranchir de ce biais méthodologique, les évaluations réalisées en mode de
contraction isométrique et en position neutre semblent les plus pertinentes.
2. ENTRAINEMENT
Actuellement,
l’utilisation de machines spécifiques de musculation du rachis se généralise
dans le cadre de la prise en charge multidisciplinaire de la lombalgie
chronique. Ces appareils autorisent la réalisation d’exercices analytiques et dynamiques
résistés au niveau du tronc et ce, en position assise et avec des systèmes
variés de fixation du bassin. Ce travail se réalise
généralement sous forme de circuit avec un passage
successif sur différentes machines de musculation lombaire (flexion, extension,
rotation et latéro-flexion). L’efficacité scientifique de
tels programmes de musculation est démontrée et largement documentée.
En effet : -
Nelson et coll. (1995) [10] signalent que, sur 627
lombalgiques chroniques, ayant bénéficié de 18 séances de musculation
rachidienne instrumentalisée associées à des exercices aérobies et à une
gymnastique générale, 76 % présentent des résultats bons à excellents au niveau
algique et dynamométrique et 94 % de ces derniers présentent un maintien des
résultats à un an ; - Taimela et coll. (1996) [13]
confirment qu’après un programme de 12 semaines de restauration fonctionnelle
du rachis sur machine de musculation, environ 80 % des patients lombalgiques
chroniques (n = 143) présentent une diminution subjective des douleurs et une
amélioration de la mobilité et de la force au niveau du tronc ; - Risch et coll. (1993) [11] démontrent qu’un groupe de patients
lombalgiques entraînés sur machine pendant 10 semaines présentent une
amélioration de la force musculaire et de la qualité de vie, significativement
supérieure à un groupe contrôle ; - Kankaanpää et coll.
(1999) [5] rapportent qu’au terme de 12 semaines de
traitement, la musculation rachidienne sur appareils est plus efficace qu’une
prise en charge passive (massage et balnéothérapie) en termes d’incapacité
fonctionnelle et de fatigabilité musculaire au niveau lombaire.
S’il existe donc
une évidence scientifique robuste concernant l’intérêt du reconditionnement
physique instrumentalisé chez le lombalgique chronique, certaines questions
subsistent au sujet des machines de musculation du dos et notamment (1) leur
réelle efficacité comparativement à d’autres
programmes actifs, (2) leur coût en terme d’investissement et de personnel et
(3) le niveau de compliance des patients à cette méthode d’entraînement. Une
étude suisse ayant fait l’objet de plusieurs
publications [4,6,7,8] aborde ces aspects cruciaux en comparant de manière
randomisée (n = 148), trois programmes actifs de restauration fonctionnelle du
rachis appliqués pendant 12 semaines à raison de 2 séances hebdomadaires : - le
groupe 1 bénéficie d’une kinésithérapie individuelle active composée de
conseils ergonomiques, d’exercices isométriques et d’exercices de musculation
générale avec bandes élastiques et appareils de musculation non spécifiques ; -
le groupe 2 réalise, par groupes de 2 ou 3, un programme de musculation
rachidienne sur machines spécifiques avec augmentation progressive des charges
de travail ; - le groupe 3 participe à une gymnastique collective (groupes de
10-12 patients) comprenant des exercices de tonification musculaire sans charge
additionnelle et des exercices d’étirements et de relaxation.
Dans les suites
immédiates du traitement, les trois programmes démontrent une efficacité réelle
mais comparable en termes de diminution de l’intensité de la fréquence des
douleurs, de diminution de l’incapacité fonctionnelle et d’amélioration des
croyances relatives à l’exercice physique. Ces effets algofonctionnels et
psychologiques se confirment et s’amplifient encore lors d’un suivi à six mois
(excepté pour le groupe " kinésithérapie "
(groupe 1) au niveau de l’incapacité fonctionnelle). Les trois groupes
améliorent significativement la force et l’endurance de la musculature
rachidienne. Le groupe " machines " (groupe 2) présente des gains de
force significativement supérieurs aux deux autres groupes. Ces incréments,
n’étant pas accompagnés d’une hypertrophie ou d’une modification de la
typologie musculaire, s’interprètent principalement en termes d’amélioration de
l’activation et de la coordination neuromusculaire [4].
Dans l’hypothèse
d’une poursuite du traitement, la gymnastique collective (groupe 3) constitue
le programme le plus apprécié. Par ailleurs, elle se révèle trois fois moins
chère que la kinésithérapie (groupe 1) et quatre fois moins chère que la
musculation sur machines (groupe 2).
Comparativement
aux autres programmes actifs, la supériorité des machines de musculation
s’exprime donc électivement au niveau des gains de force mesurables au terme de
l’entraînement et non sur le plan algofonctionnel et/ou psychologique. Cette
technique de musculation se justifie donc plus spécifiquement dans l’hypothèse
d’un déconditionnement musculaire sévère au niveau rachidien
et devra s’intégrer à d’autres aspects de la prise en charge active tels que
l’entraînement cardiovasculaire, la kinésithérapie individuelle et la
gymnastique collective.
Cette dernière
approche, qui présente le meilleur rapport efficacité / coût au niveau de la
qualité de vie, constitue également, de par son caractère collectif et
enthousiasmant, un atout majeur afin d’améliorer la compliance à long terme du
patient. Il est, en effet, démontré qu’une activité physique pratiquée
régulièrement à la suite d’un programme guidé et instrumentalisé
de reconditionnement physique permet de réduire, par rapport à une population
redevenue sédentaire, la récurrence des douleurs à long terme et l’absentéisme
professionnel [12].
Références
1. Demoulin C,
Vanderthommen M, Duysens C, Crielaard JM. Spinal muscle evaluation using the
Sorensen test: a critical appraisal of the literature. Joint Bone Spine, in
press (available online at www.sciencedirect.com).
2. Frank JW,
Brooker AS, De maio SE, Kerr MS, Maetzel A, Shannon HS, Sullivan TJ, Norman RW,
Wells RP. Disability resulting from occupational low back pain. Part II: What
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Nordin M, Saraste H, Ohlsen H. Body composition, endurance, strength,
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6. Mannion AF,
Junge A, Taimela S, Müntener M, Käser L, Dvorak J. Active therapy for chronic
low back pain. Part 3: Factors influencing self-rated disability and its change
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7. Mannion AF,
Müntener M, Taimela S, Dvorak J. A randomized clinical trial of three active
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8. Mannion AF,
Taimela S, Müntener M, Dvorak J. Active therapy for chronic low back pain. Part 1. Effects on back muscle activation,
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10. Nelson BW,
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Lumbar strengthening in chronic low back patients. Spine 1993; 18:232-8.
12. Taimela S,
Diederich C, Hubsch M, Heinricy M. The role of physical exercise and inactivity
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13. Taimela S,
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