SCIENCE
ALGIES
LINEAIRES : IMAGES OU SIGNES TANGIBLES
Jean BOSSY,
Professeur honoraire de la faculté
de Médecine de Montpellier-Nîmes
Des
points douloureux ont été décrits dans toutes les médecines traditionnelles
depuis la plus haute antiquité, et ils ont encore une large place dans la
séméiologie médicale moderne. Signe
d’appel spontané ou provoqué, le point douloureux a une valeur locale ou à
distance. Dans ce dernier cas, il est le plus souvent un signe qualifié de
« rapporté » ou « référé ».
La
douleur ponctuelle peut devenir locale ou régionale, s’étaler en nappe ou en
zone (ceinture ou bande). Cependant le malade décrit souvent aussi non plus un point ou une surface, mais un trajet
qui également peut être rapporté, et
fera l’objet de la réflexion de ce jour. Ces trajets linéaires peuvent
correspondre à des structures anatomiques, être d’origine somatique ou
viscérale, spontanés ou provoqués, référés, mais aussi sine materia. Ce
seront ces douleurs somatiques, spontanées, linéaires et sine materia
qui nous occuperont.
Douleur linéaire sine materia et acupuncture.
Toute
l’originalité de la construction conceptuelle de
A
la face, dans au moins 30% des cas [8], la douleur ne suit pas un trajet
nerveux ou vasculaire, mais un « U » correspondant au trajet du
méridien d’Estomac à la face.
Au
tronc se trouve le passage de tous les méridiens du membre inférieur (zu)
à destination de l’extrémité céphalique, dont le trajet est perpendiculaire à
celui des nerfs métamériques. Les travaux de Werner et Whitsel [11] en
fournissent une explication qui sera évoquée plus bas.
Certains
malades décrivent au niveau du membre inférieur des douleurs qualifiées de
sciatalgies atypiques qui suivent la face latérale du membre de la malléole
latérale au grand trochanter. Le trajet ne correspond pas à l’irradiation
sciatalgique vraie qui suit le nerf grand sciatique à la face postérieure du
membre, mais au méridien de Vésicule Biliaire.
Des
douleurs fantômes du membre inférieur
suivant le trajet de méridiens ont également été décrites [7], [12].
Ainsi l’acupuncture pourrait-elle devenir un moyen d’exploration des membres
fantômes [12].
Le Cœur, le Gros Intestin et le bras
Certains
trajets douloureux décrits par des malades amputés du membre supérieur
correspondent exactement au trajet d’un méridien et non à celui d’une structure
anatomique [12]. Ceci avait déjà été
signalé en 1943 par Cohen et Jones [6] pour une douleur fantôme de l’angor
coronarien. On rencontre également des douleurs linéaires en relation avec le
méridien de Gros Intestin. Partant de
l’articulation acromio-claviculaire, la douleur suit le bord latéral du bras,
et peut même intéresser le rayon digitifère de l’index.
Alors
se pose la question du support de ces sensations, et des méridiens
d’acupuncture qui leur correspondent. Une douleur rapportée ponctuelle
s’explique bien actuellement par la convergence d’influx, viscéraux et cutanés
par exemple, sur la corne dorsale de la moelle épinière [4] [5]. La superposition d’unités neuronales
spinales permet de comprendre qu’un train d’influx cheminant axialement dans la corne dorsale, peut se représenter
point par point sur le revêtement cutané
et être alors perçu comme un trajet continu transmétamérique [2].
La
participation de la moelle épinière est corroborée par des observations
chinoises. Ainsi la sensation propagée le long des méridiens peut être
générée par la stimulation électrique de
points d’acupuncture. Par exemple, la stimulation du point ES13 (qihu)
qui génère une sensation propagée jusqu’au 2° orteil, ES45 (lidui), ne
voit pas cette sensation abolie par une anesthésie lombaire intrathécale, alors
qu’elle ne peut pas être mise en évidence par la stimulation de ES45 lors de
cette anesthésie [1]. D’autres études plaident en faveur d’un support nerveux
central des méridiens. Ainsi Li Boning [7] et Xue Chong-Cheng [12] ont signalé
que chez l’amputé du membre inférieur, la stimulation du moignon entraîne une
sensation propagée hallucinatoire dans le membre fantôme.
Chez
l’animal, Werner et Whitsel [11] ont montré, par la technique des champs
réceptifs cutanés, que l’organisation du cortex somato-sensitif mettait en
évidence des trajets transmétamériques thoraciques ; ce pourrait être
l’image des méridiens d’acupuncture au tronc.
L’absence
de support structural périphérique connu ne permet pas de rejeter les méridiens
d’acupuncture. Les trajets douloureux
décrits avec exactitude par différents malades et de façon répétitive
sont les témoins de leur réalité. La dénervation périphérique complète
(cérébro-spinale et autonome) des points qui supprime la sensation propagée, et
la sensation propagée décrite par les amputés, montrent
bien que le support anatomique est central. L’étude de ces trajets
douloureux référés devrait permettre
d’avancer dans la compréhension des systèmes nerveux central et périphérique.
Enfin les trajets ou irradiations anatomiques, comme les trajets périphériques sine
materia ont un intérêt diagnostique et thérapeutique. Ces algies linéaires sine
materia (périphériques) aident à comprendre certaines douleurs atypiques et
certains malades douloureux [3] [5]
1-
2-
Bossy, J. Bases
morphologiques et fonctionnelles de l’analgésie acupuncturale. Giornale dell’Academia di Medicina di Torino, 1973, CXXXVI, fasc. 1 – 12.
3-
Bossy, J. Approche comparative de la douleur :
Médecine moderne et Acupuncture. Actualités de rééducation fonctionnelle et
réadaptation. 13° série (L.Simon) pp.10-15. Masson, Paris, 1988.
4-
Boureau F.
Anatomo-physiologie des douleurs projetées, relation avec l’acupuncture. Méridiens,
1977, 37-38 : 73-101.
5-
Boureau F.,
Willer J.C. La douleur : exploration, traitement par neuro-stimulation et
électro-acupuncture. Masson, Paris, 1979.
6-
Cohen H., Jones E.H. Reference of cardiac pain to phantom left arm. Brit. Heart J. 1943. 5: 67-71.
7-
Li Boning, Propagated sensation
along meridians, or propagated hallucination phenomenon from stumps to the
phantom limb. 1987.
8-
Mante Ch. Névralgie faciale et acupuncture. Thèse
de médecine, Montpellier, 1977.
9-
Meng Zhaowei, Origin, formation and future of the theory of channels. Chinese Acupuncture and Moxibustion,
1982, 25 : 25-28.
10-
Soulié de
Morant G., L’acuponcture chinoise ;
Maloine, Paris, 1972.
11-
Werner G., Whitsel B.L. , Functional organization of the somato-sensory cortex. In handbook
of sensory physiology Vol.2, pp.621-700. Ed. A.Iggo, Springer,
12-
Xue Chong-Cheng, Acupuncture induced phantom limb and meridian
phenomenon in acquired and congenital amputees. A suggestion of the use of
acupuncture as a method for investigation of phantom limb. Chinese Medical J. 1986, 99
(3):247-252.