INCIDENCE DE LA SOUPLESSE DE LA CHEVILLE SUR LA FLEXIBILITE LOMBO-PELVIENNE

 

 

Sonia Moussay

Promoteurs : Rose D’Alcantara et Patrick Fransoo

HELB I. Prigogine 2004

 

Introduction

 

Les statistiques médicales tenues dans les pays occidentaux montrent qu’à ce jour la lombalgie peut être considérée comme l’une des maladies les plus fréquentes. A titre d’exemple, lors d’une enquête réalisée en 1991, auprès d’un échantillon de 5000 adultes représentatif de la population belge, 63 % des personnes interrogées disaient avoir déjà consulté un professionnel de santé pour cause de douleurs lombaires. Le problème de la lombalgie est donc un problème très actuel.

De nombreuses questions restent encore en suspend, tant au niveau des causes de la maladie que des traitements des symptômes. De nouvelles méthodes, telle que la théorie des chaînes musculaires et articulaires élaborée par madame Godelieve Denys-Struyf à partir des années 1960-1970, permet d’avoir une nouvelle approche de la lombalgie. Cette théorie basée sur une approche globale de l’homme affirme que chaque fonction musculaire, articulaire et psychosociale ne peut être considérée comme indépendante.

 

Problématiques et hypothèses

 

Cette étude, fondée sur la théorie des chaînes musculaires et articulaires, s’appuie sur l’hypothèse d’un lien entre la souplesse de la cheville et de la colonne lombaire. Deux raisonnements seraient susceptibles d’appuyer l’hypothèse qu’une mobilité anormale de la cheville en flexion dorsale puisse modifier le rythme lombo-pelvien, puis, conduire à long terme à des douleurs lombaires.

-  Le premier raisonnement essentiellement soutenu par les cliniciens en posturopodie suppose qu’un enraidissement ou une laxité de l’articulation tibio-tarsienne aurait pour conséquence de mettre le pied dans l’incapacité de remplir son rôle dans les réactions d’équilibrations et ainsi de contraindre l’individu à adopter une stratégie de hanche pour rétablir l’équilibre en station debout (nettement moins adapté que la stratégie de cheville). En effet, l’enraidissement ou la laxité excessive de l’articulation tibio-tarsienne, de part la stratégie de hanche qu’elle induirait, provoquerait des tensions musculaires au niveau du rachis, accompagnées d’une fatigue des muscles para-spinaux et d’une augmentation des contraintes discales.

-  Le deuxième raisonnement soutenu par les praticiens des chaînes musculaires et articulaires suppose qu’une perte de mobilité de la cheville serait du à une raideur physiologique des systèmes ligamentaires et myofasciaux. Cette rétraction impliquerait la propagation d’une tension myofasciale cheminant le long de la chaîne myofasciale postérieure. Il en résulterait l’apparition de symptômes lombalgiques, signature d’une atteinte du rythme lombo-pelvien et témoin du déplacement de la tension musculaire à distance, de la cheville à la charnière lombo-sacrée.

Ajoutons que ces deux raisonnements ne sont en riens contradictoires et que l’acceptation de l’un des deux n’exclut pas la vérification de l’autre.

 

A la vue de ces nouvelles données, nous nous sommes interrogés sur l’éventuelle incidence de la souplesse de la cheville sur la flexibilité lombo-pelvienne.

 

 

Matériel et méthode

 

La présente étude visait à étudier les éventuelles corrélations entre la souplesse de la cheville en flexion dorsale et en charge et la flexibilité lombo-pelvienne mesurée lors d’un mouvement de flexion antérieure du tronc en station debout.

Population
Cette étude a été réalisée sur une population de 92 sujets dont l’âge est compris entre 19 et 65 ans. Les sujets ont été recrutés de manière à pouvoir être répartis en trois groupes distincts selon l’âge (jeunes et moins jeunes) et selon la présence de symptômes lombalgiques. Le tableau 1 présente les différentes caractéristiques de chaque groupe observé.

 

 

Groupe A

Jeunes “ sains ”

Groupe B

“ adultes sains ”

Groupe C

Lombalgiques chroniques

 

 

Critères d’inclusions

Moins de 35 ans

Plus de35 ans

Lombalgies chroniques

 

Asymptomatique

Critères d’exclusion

Porteurs d’antécédent de pathologie rachidienne et/ou coxo-fémorale

 

 

Sujets (n)

35 (16 ♀ et 19 ♂)

30 (17 ♀ et 13 ♂)

27 (12 ♀ et 15 ♂)

 

Age (ans)

21,3 ± 7,3

47,8 ans ± 7,3

44,7 ± 10,9

 

 

Ancienne(s) lésion(s) musculo-ligamentaire(s) au niveau des chevilles ou des jambes

NON

OUI

NON

OUI

NON

OUI

 

 

Groupe A1

(n = 26)

Groupe A2

(n = 9)

Groupe B1

(n = 25)

Groupe B2

(n = 5)

Groupe C1

(n = 26)

Groupe C2

(n = 1)

 

Tableau 1 : Identification des différents groupes A, B et C.

 

Méthode
Six observateurs, kinésithérapeute ou étudiant en kinésithérapie, ont participés à l’étude. Chacun des sujets pris en charge par l’un des six observateurs a réalisé deux tests biométriques dynamique, communément appelés le test en charge de flexion dorsale et le test de Schöber modifié. Chaque sujet n’a été évalué qu’une seule fois pour chaque test.

 

Résultats

 

·  Les groupes A1 et B1 présentent une souplesse de cheville en flexion dorsale similaire (p = 0,31). En effet, les valeurs moyennes observées sont de 47,7° ± 2,78 pour les sujets “ jeunes ” contre 46,8° ± 3,68 pour les sujets “ adultes ”. Les valeurs moyennes de l’indice de Schöber modifié, observées sont de 21,7 cm ± 1,2 pour les sujets “ jeunes ” sains et de 21,4 cm ± 1,2 chez les sujets plus âgés. Aucune différence statistique significative ne peut être montrée entre les valeurs relevées chez ces deux groupes de sujets d’âge différent (p = 0,47).

 

·  Les sujets n’ayant jamais subi de lésion musculo-ligamentaire sont plus souples en flexion dorsale que les sujets du même âge ayant auparavant connu ce type de lésion(s). Pour les sujets “ jeunes ”, les valeurs relevées chez ceux n’ayant jamais subi de lésion (47,7° ± 2,7) sont plus élevées que celles relevées chez les sujets ayant un antécédent de ce type (44,1° ± 4,8) (p = 0,01). Chez les sujets plus âgés le même type de résultats est observé puisque les données moyennes sont respectivement de 46,8° ± 3,7 et de 43,4° ± 1,4 pour les groupes B1 et B2 (= 0,048).

Les valeurs de l’indice de Schöber mesurées sont comprises entre 21,4 cm ± 1,2 et 21,98 cm ± 1,2 selon les groupes considérés. Aucune différence significative n’est observée entre les groupes de sujets sans antécédents de lésions et les groupes de sujets avec ce type d’antécédents, ceci est vérifié aussi bien dans le cas des sujets “ jeunes ” sains (A1 et A2, p = 0,94) que dans celui des sujets plus âgés (B1 et B2, p = 0,38).

 

·  Les lombalgiques chroniques présentent en moyenne une amplitude articulaire des chevilles en flexion dorsale inférieure à celle des sujets “ jeunes ” sains (= 9,8 E –) et des sujets “ adultes ” sains (= 3,2 E -5 ). Les lombalgiques présentent une amplitude articulaire de 41,9° ± 3,7, soit, une baisse significative de 12,2 % de l’amplitude relevées par rapport aux sujets “ jeunes ” sains et de 10,5 % par rapport aux sujets “ adultes ” sains. La lombalgie chronique entraîne également une baisse significative de la flexibilité lombo-pelvienne. Les valeurs relevées chez les lombalgiques sont en moyenne de 20,35 cm ± 1,23, soit une réduction de l’amplitude de mobilisation de 6,2 % par rapport à des sujets “ jeunes ” et sains (= 0,0002) ou de 5,1 % par rapport à des sujets adultes (= 0,002).

 

·  Aucune corrélation ne peut être observée entre la flexion dorsale et l’indice de Schöber modifié chez une population composée exclusivement de sujets “ jeunes ”. Toutefois, il existe une corrélation entre les deux variables pour des 30 sujets adultes observés (r = - 0,43, p = 0,01). Ainsi, la souplesse de la cheville en flexion dorsale serait faiblement liée à la souplesse lombo-pelvienne en flexion chez des sujets d’âge adulte. Le signe négatif du coefficient de corrélation indiquerait que plus le sujet adulte serait souple en flexion au niveau lombo-sacré, au plus il serait raide en flexion au niveau des chevilles, et inversement.

 

Discussion et conclusion

 

L’amplitude articulaire de la cheville en flexion dorsale et la flexibilité lombo-pelvienne ne varient pas entre l’âge de 21,7 ans (± 2,1) et de 46,3 ans (± 6,3). L’activité encore importante des sujets les plus âgés, la faible différence d’âge entre les deux groupes et la grande distribution des âges au sein des deux groupes ne permettrait pas de mettre en évidence l’influence de l’âge sur la mobilité articulaire. Bien que nos résultats ne montrent pas de diminution de la mobilité avec l’avance de l’âge, ces variations ont déjà été mises en évidence par d’autres auteurs. En ce qui concerne l’effet d’une ancienne lésion au niveau des membres inférieurs, il peut être supposé que la réduction de la flexion dorsale de la cheville soit liée aux modifications physiologiques faisant suite au traumatisme. D’après d’autres études, il semblerait que cela puisse être corrigé par une prise en charge en rééducation à la suite du traumatisme subi. En revanche, la présence de ce type de traumatisme au niveau des membres inférieurs n’affecte pas la flexibilité lombo-pelvienne. En ce qui concerne, l’étude d’une lombalgie déclarée, les lombalgiques présentent une flexibilité lombo-pelvienne moins importante et une diminution de la flexion dorsale de la cheville en flexion dorsale. Chez ces sujets lombalgiques, il est possible d’évoquer l’existence d’une chaîne myofasciale postérieure reliant la colonne lombaire aux chevilles. Avec le temps, le cheminement le long de cette chaîne de la tension musculaire, d’origine lombaire, pourrait affecter la souplesse de la cheville. Etant donnée l’absence de corrélation entre la mobilité de la cheville en flexion dorsale et la flexibilité lombo-pelvienne chez les sujets jeunes et la présence de celle-ci chez les sujets d’âge plus avancé, l’hypothèse d’une relation entre les deux articulations ou segments impliquerait certaines conditions. Avec l’avance de l’âge, une compensation spontanée entre la mobilité des différents segments corporels interviendrait afin de compenser la perte de mobilité de l’un ou de l’autre segment, et ceci, au risque de déséquilibrer toute la statique. La survenue d’une lésion serait également à prendre en considération dans la prévention des lombalgies. La réduction de la mobilité articulaire, suite aux traumatismes, pourrait  entraîner la mise en place d’un système de compensation musculaire.

 

Notre étude a permis de montrer l’existence d’un lien entre la mobilité de la cheville en flexion et la flexibilité lombo-pelvienne chez des personnes d’âges adultes. Cependant, ces observations ne permettent pas d’établir un lien de causalité entre les deux articulations et l’origine de la compensation restent à déterminer. Il serait donc intéressant d’envisager une étude permettant d’établir le sens de la relation. L’étude de la mobilité lombo-pelvienne chez une population, où les sujets d’âge adulte auraient connu une ou plusieurs entorses de cheville, permettrait de savoir si la compensation entre les deux articulations se produit dans les deux sens. Par ailleurs, nos observations supposent l’existence d’un lien entre la flexibilité dorsale de la cheville et de l’articulation lombo-pelvienne mais ne permettent pas d’identifier la cause de la lombalgie. La théorie soutenue par les cliniciens en posturopodie est autant acceptable que la théorie des praticiens des chaînes musculaires et articulaires.