Haute Ecole Charleroi Europe – IESCA
Montignies-sur-Sambre
2006
Corps, culture &
rééducation [1]
Cédric Allaire
Promoteur : J.-F. Stoffel
Le corps « n’est nullement une réalité évidente, une matière incontestable : [il] n’existe que construit culturellement par l’homme »[2], affirme David Le Breton. De fait, l’appropriation du corps que réalise chacun d’entre nous est tout à fait relative. Pourtant, la rééducation repose sur des données scientifiques objectives, pour ne pas dire absolues, tout comme la vision biologique du corps implique, dans notre société occidentale, une harmonisation des approches corporelles des patients comme des thérapeutes. Cet état de fait apparaît dès lors contradictoire avec le principe même de variabilité des cultures qui nous modèlent. De plus, discuter des répercussions des pathologies sur l’image corporelle implique au préalable que soit menée une réflexion sur les représentations pouvant modeler le corps à l’état sain. Cerner les facteurs de compréhension de ce dernier, c’est en effet poser des limites entre l’état sain et l’état pathologique. C’est mettre au jour cette réalité qui touche aussi bien le corps que la thérapie, à savoir que tout est relatif. Où peut-on tracer la limite de ce patient qui, lorsqu’on travaille sa proprioception, est sensé réaliser un exercice qu’il n’était pas capable d’effectuer auparavant, « à l’état sain » ? À moins de supposer qu’il n’était déjà plus sain avant même que son état pathologique effectif soit identifié ? Mais alors jusqu’où, en termes d’objectifs, doit aller sa rééducation ? Faut-il se proposer les objectifs du praticien possédant des critères réglementaires désincarnés ; ceux du sportif visant la performance, à moins que ce soit ceux du sédentaire peu actif ? Qui donc, dans le panel qui va du professionnel de santé au sédentaire en passant par l’individu physiquement très actif, peut réellement nous servir de référence ? Evidemment tout est dans la nuance d’une analyse cas par cas.
La mise en parallèle des cultures de l’Occident et du Japon permet de nous éclairer sur nos propres évidences silencieuses et principalement d’y identifier des dégradés d’intentions. La culture japonaise moderne est fondée sur les vestiges d’un système traditionnel très élaboré. L’occidentalisation de celui-ci a entraîné une rupture brutale au niveau des valeurs et représentations ancestrales de tous ordres, notamment du point de vue corporel. Les questionnements engendrés par cette restructuration profonde mêlés à une culture scientifique moderne nous permet de disposer de données de premier ordre portant sur l’utilisation du corps, de prendre conscience d’une autre manière de positionner les notions de santé et de maladie, de découvrir une projection des capacités de santé optimum naturelles différentes, mais aussi des pratiques du corps fondées sur des concepts originaux.
Dans un contexte d’échanges
internationaux, d’immigration, de brassage culturel et de mobilité des
professionnels, il est plus que jamais, nous semble-t-il, pertinent de se pencher
avec attention sur le poids de la culture dans nos représentations du corps.
Comprendre les différences, pour mieux se comprendre. Cette confrontation
culturelle ouvre le champ à l’établissement de critères pouvant permettre une
meilleure compréhension entre le thérapeute et le patient en ce qui concerne
les objectifs et les moyens posés pour « retrouver la santé ». Ceci
afin, justement, d’aller suffisamment loin dans la prise en charge et la
responsabilisation de l’individu ou, au contraire, de ne pas dépasser le seuil
de sa « normalité personnelle ». Cette prise en compte du poids de la
culture révèle tout son intérêt dans le domaine de la kinésithérapie. En effet,
l’éducation de l’individu est éducation de son corps. Toucher ce dernier, c’est
se confronter à une construction culturelle propre ; l’influencer, c’est
réaliser sa « ré »-éducation au sens premier. La culture japonaise
dispose d’une réalité corporelle quotidienne très différente de la nôtre, mais
que l’on peut qualifier de plus riche ou simplement de plus attentionnée et
préventive. Elle nous apprend ce que l’on peut, dans l’absolu, attendre de soi
et où peuvent se situer certaines limites biologiques de la santé par une
pratique prophylactique personnelle du corps. Ainsi, rééduquer doit se faire en
entrant par la porte des représentations du patient, mais peut aussi aboutir à
une modification profonde et, il est permis de l’espérer, à une autonomie
éclairée de sa propre santé. Il apparaît alors que le thérapeute lui-même
devient un vecteur de construction des représentations corporelles de ses
patients et que, par un langage inter-corporel, cela peut être le vécu du
praticien qui s’adresse au corps de l’autre. Se pose alors la question du
volume de vécu corporel du thérapeute afin que celui-ci puisse matérialiser un état de santé pouvant devenir
une référence. Les méthodes nippones de santé par l’activité physique ne
connaissent pas de doctus cum libro[3], mais bien de
réels pratiquants qui transmettent par l’expérience ce qu’ils ont appris par leur
propre expérience. Pour paraphraser la devise de Socrate, nous proposerions
donc de dire : « Connais ton corps toi-même ». Néanmoins les corpus propres de ces méthodes
prophylactiques peuvent s’exclure sur des éléments de leur champ théorique ou
pratique qui se trouvent alors en contradiction. Mais au bout du compte, il
apparaît que par ces divers chemins il a été possible, dans d’autres cultures,
d’aller avec son corps dans ce que nous pourrions identifier comme les derniers
retranchements du potentiel de santé. A l’inverse, pour ces mêmes cultures,
lorsque nous nous jugeons en pleine possession de nos moyens, nous sommes en
fait loin de notre santé optimum.
[1] ALLAIRE (Cédric), Corps, culture & rééducation : plaidoyer pour une prise en compte de l’impact de la culture sur les représentations du corps sain, fondé sur une étude comparative des visions corporelles spécifiques de l’Occident et du Japon : intérêts et conséquences, pour la kinésithérapie, d’une telle ouverture transculturelle / mémoire présenté sous la direction de Jean-François STOFFEL en vue de l’obtention du titre de licencié en kinésithérapie. – Montignies-sur-Sambre : Haute école Charleroi-Europe ; Département de kinésithérapie, 2006. – 66 p., XXVI.
2 LE BRETON (David), Anthropologie du corps et modernité. – Paris : P.U.F, 2003. – p. 28.
3 Savant avec le livre
[1] ALLAIRE (Cédric), Corps, culture & rééducation : plaidoyer pour une prise en compte de l’impact de la culture sur les représentations du corps sain, fondé sur une étude comparative des visions corporelles spécifiques de l’Occident et du Japon : intérêts et conséquences, pour la kinésithérapie, d’une telle ouverture transculturelle / mémoire présenté sous la direction de Jean-François STOFFEL en vue de l’obtention du titre de licencié en kinésithérapie. – Montignies-sur-Sambre : Haute école Charleroi-Europe ; Département de kinésit–hérapie, 2006. – 66 p., XXVI.
[2] LE BRETON (David), Anthropologie du corps et modernité. – Paris : P.U.F, 2003. – p. 28.
[3] Savant avec le livre